VIE DES ARTS
Art Mural Intégration À L’Architecture
DEBORAH MASTERS
Une Américaine à
New York
Paquerette
VilleneuveÀ NEW YORK, UNE GIGANTESQUE FRESQUE EN RELIEF DE
80
MÈTRES DE LONG, SUR 3 MÈTRES DE HAUT ACCEUILLERA DÈS
LEUR ARRIVÉE À L’AÉROPORT J.F.KENNEDY
LES NOUVEAUX VENUS EN TERRE D’AMÉRIQUE. CETTE ŒUVRE
MONUMENTALE EST SIGNÉE DEBORAH MASTERS. ELLE A EXIGÉ
TROIS ANS DE TRAVAIL.
Il
y a beaucoup de projets dans l’air en ce moment. Projets destinés
à des milliers d’usagers du ciel et qui seront tous
rehaussés d’un volet artistique. À Montréal,
l’aéroport de Dorval investit 500 millions pour s’agrandir.
À Toronto, où la restructuration des terminaux actuels
de l’aéroport Lester B. Pearson en une seule unité
centrale est en cours. Dans les deux cas cependant, pour ces installations
qui ne seront fonctionnelles qu’à partir de 2004, le
volet art reste à définir.
Nos voisins du Sud, eux, sont presque prêts. Au mois de mai
2001, les voyageurs débarquant de tous les coins du monde
à l’aéroport J.F.Kennedy, (à New York)
verront, dès leur arrivée, au-dessus des guichets
de contrôle, dans le hall d’immigration du nouveau Terminal,
28 puissants reliefs de Deborah Masters où, à l’exemple
des vitraux des cathédrales, se mêlent beauté
et fonction narrative.
J’ai puisé dans mes expériences quotidiennes
ces images d’une ville tellement plus variée, plus
complexe et plus sensible aux diversités culturelles qu’on
pourrait le croire. Une ville fantastique où, déclare
l’artiste, chaque nouveau venu peut trouver place. À
preuve ? Voici, en séquence, 80 mètres de long
et plus de 3 mètres de haut, les icônes de la Grosse
Pomme : Wall Street, Times Square voisinant avec Le Marché
aux poissons chinois et les étalages exotiques de Botanica,
fréquentés par une clientèle de tous costumes
et de toutes couleurs….
Sélectionné par le jury, l’ensemble s’harmonise
parfaitement avec le propos d’une architecture ayant rompu
avec la tradition de tout miser sur la salle des départs
pour se concentrer sur les voyageurs qui arrivent. Streets of New
York offrira une heureuse diversion à l’anxiété
naturelle lorsqu’on met le pied en pays inconnu pour s’y
installer.
-Une vision aussi originale que la vôtre, cela fait-il problème ?
Il y a eu quelques moments délicats avec le Comité
mais les promoteurs, et notamment les associés hollandais
de l’aéroport de Schipol à Amsterdam, m’ont
tout le temps appuyée parce qu’ils voulaient du vrai.
Et non du politically correct!
 
GENÈSE D’UNE GRANDE AVENTURE
Les 28 reliefs de 2,40 m sur 3 m, réalisés grâce
à une subvention de 250 000 dollars américains, auront
demande à leur créatrice trois ans de travail avec
deux assistants. Belle subvention mais aussi budget à gérer
car pour cette somme, l’artiste s’engageait à
produire les œuvres, fournir les matériaux, payer ses
assistants, les frais d’entreposage, ceux de l’atelier,
et son propre entretien en cours de route.
« Trois années au cours desquelles j’aurai
surtout bien vécu et connu, ô quel luxe ! une
incroyable expérience de création. »
-Comment entend-on parler d’un projet de ce genre ?
« Wendy Feuer, la consultante choisie par les promoteurs,
connaissait mes sculptures, en particulier mes reliefs de 7 mètres
de hauteurs pour le pont de Coney Island. Pensant que ce serait
dans mes cordes, d’autant plus qu’à JFK on souhaitait
des reliefs figuratifs, elle m’en a informée. L’idée
de concevoir une œuvre destinée à un espace de
la dimension d’un terrain de football m’a donné
des ailes ! » raconte Deborah Masters encore en
pleine ébullition.
« Jaime faire de grandes sculptures mais qui peut payer
ce genre d’œuvre aujourd’hui ? Les galeries,
et pas seulement les miennes, ayant fermé les unes après
les autres, il fallait trouver les ressources ailleurs. C’est
ce que l’art public m’offre. » À ce
jour, entre la Californie, la Pennsylvanie, le Massachusetts, le
Connecticut, et la région new-yorkaise, elle a réalisé
une dizaine de projets.
Nous sommes dans son atelier au 6e étage d’un ancien
entrepôt de Brooklyn. Deux personnages intemporels, pétrifiés,
restes de sa production ancienne, se devinent dans la pénombre.
Autour de nous, des croix, des autels, des photos de famille dont
celle du père grec mort quand elle était toute petite,
des bijoux : un véritable nid pour l’imaginaire.
Tout à côté, dans un grand espace nu, quelques
reliefs montés dont certains, déjà peints,
attendent sous leur bâche de plastique d’acquérir
une solidité parfaite. Pendant que nous conversons, mon hôtesse
(elle m’a invitée à passer deux jours chez elle)
debout, continue à appliquer de la couleur sur le visage
las mais joyeux d’un des Travailleurs de vêtements.
 
L’ÉLABORATION
-Si vous me racontiez comment vous avez inventé votre sujet ?
D’abord, comme il fallait représenter Manhattan, Queen’s,
Brooklyn, le Bronx et Staten Island, je suis allée faire
des photographies partout : 50 rouleaux de pellicule en deux
jours. Il fallait que ce soit intense, comme le touriste qui veut
tout gober d’un coup. J’ai aussi consulté la
liste des compagnies utilisant le Terminal. En connaissant l’origine
des passagers, je pouvais mieux imaginer ou ils iraient probablement
chercher un petit bout d’univers familier une fois sur place.
Quand les photos sont arrivées, j’y ai jeté
un rapide coup d’œil et j’ai, presque dans un état
second, écrit les titres de la trentaine de pièces
que j’envisageais de produire. J’avais déjà
fixé leur nombre dans ma tête.
C’est en Italie, bien protégée du brouhaha quotidien
dans ma petit maison de Canonica, que j’ai fait les dessins.
Il me fallait du silence, et un certain détachement, pour
aller chercher le cœur de mes sujets. Quand ils ont été
terminés, je les ai étalés pour en voir l’effet
global. Il fallait ensuite les regrouper en fonction des espaces,
des épaisseurs, du degré d’intensité
des couleurs, et en fonction des structures, horizontales, verticales,
transversales, personnages assis ou debout pour que l’action
rebondisse de l’un à l’autre. Offrir une ligne
directrice au regard du spectateur pour que, même à
3 mètres de haut, les reliefs soient perçus correctement. » Les
dessins une fois acceptes, le 15 juillet 1998, Masters s’est
mise au travail. LA RÉALISATION
-L’intérêt que vous portez au relief, un art
aujourd’hui quelque peu négligé, d’où
vous est-il venu ?
D’abord des grandes sculptures frappantes de spiritualité
aperçues quand, enfant, je passais des vacances au Mexique
avec mon grand-père qui cherchait du pétrole, produit
aussi précieux et convoité que l’or. Par la
suite, j’ai étudié l’art byzantin et l’art
médiéval à Bryn Mawr avec un merveilleux prof,
Dale Kenny.
À la sortie de cette institution féminine très
réputée, elle s’intéresse particulièrement
a l’art du Moyen-Àge et se rend en Italie pour voir
les œuvres de ses peintres préfères : « Giotto,
avec ses anges si tristes ! Donato, qui exprime la douleur
de façon tellement plus innocente et pure que les artistes
de la Renaissance ! » Elle s’attarde aussi
sur les reliefs de Brunelleschi, Ghiberti, Donatello, des frères
Pisano, presque des bandes dessinées avec leur multitude
de personnages dans la composition desquels alternent avec un rythme
presque musical, les zones plates et les zones bourrées d’action.
Elle en découvre à Orvieto, « de tout petits
que l’on voit très bien.
Quant au sens des structures, indispensable à qui fait des
reliefs de 10cm d’épaisseurs pesant 130 kg chacun,
il s’est développé auprès de mon
beau-père architecte, qui m’emmenait avec lui quand
il construisait des ponts.
-La technique, maintenant ?
Après avoir déposé une bonne couche de terre
dans un châssis appuyé au mur, je projette sur toute
sa surface une diapositive du dessin et j’en trace les contours.
Puis, le châssis remis par terre, j’y étends
le latex destiné, une fois séché et nettoyé,
à devenir le moule dans lequel couler le forton du relief
final. Quand cette matière où entre de la fibre de
verre durci, je la retravaille en creux ou en épaisseur pour
arriver à l’image définitive, qu’il ne
me restera plus qu’à peindre. Pour cette étape,
une nouveauté dans mon cas, je me suis inspirée de
Giotto et de Diego Riviera pour les couleurs de terre et, pour la
luminosité, de Matisse.
-Les passant vous verront-ils quelque part ?
« Oui. J’ai fait Dinner in the Sculptor’s
pour me mettre dans mon œuvre. On y verra mes sculptures, mes
trucs religieux, les peintures de ma copine Hollis, avec laquelle
j’avais exposé chez Marie Saint-Pierre à Montréal,
et Jeff, mon mari.
Ses 28 reliefs ne seront pas seuls. Des la descente de l’avion,
les longs couloirs que les passagers traversent seront activés
pas des œuvres. D’abord Travelogues, une cascade d’images
de valises projetées sur des écrans par des caméras-vidéo,
suivie d’un mur des rideaux qui, quoique réalisé
en dur, semble remuer comme sous l’effet du vent. Cette
intégration des arts dans un lieu à vocation internationale
représente l’un des plus importants investissements
privés dans le New York métropolitain depuis longtemps,
et nous sommes enchantés du résultat, souligne le
directeur général du développement, David Sigman.
DANS UN CIEL PROCHE : TORONTO ET MONTRÉAL
Qu’attendre maintenant des aéroports Lester B. Pearson
et Dorval ?
À Toronto, ou le budget des travaux s’élève
à plus de 4 milliards, le processus doit être terminé.
Nous avons délimité six lieux différents
à animer avec des œuvres d’art dans l’aéroport,
explique Sam Dewairy, directeur de la coordination. En avril dernier,
GTMAA (Greater Toronto Airoport Authority) a annoncé dans
les grandes revues américaines et canadiennes l’ouverture
d’un concours destiné à tous les artistes canadiens
intéressés. Nous avons reçu 350 dossiers parmi
lesquels le jury a effectué un premier tri. Du nombre de
projets retenus vont peu à peu émerger nos choix définitifs.
Le jury comprenait deux associés du projet : (l’architecte
Moshe Safdie et un représentant de Skidmore & Merill),
la critique Jane Purdue, la consultante Elsa Cameron, notre conseillère
Irene Hawrylyshin et moi-même précise M. Dewairy qui
ajoute en terminant : Il était très important
pour nous d’intégrer les artistes canadiens au projet.
Une collaboration est par ailleurs prévue avec les musées
pour l’organisation d’expositions temporaires dans d’autres
espaces.
À Dorval, la première tranche des travaux d’agrandissements
sera terminée en 2004. Chez ADM (Aéroports de Montréal),
on travaille en ce moment à établir la matière
du volet artistique. » Nous prévoyons faire appel
aux organismes représentatifs du milieu des arts pour illustrer
notre thème général, celui de l’identité
montréalaise d’expliquer Renée Cardinal, la
responsable des relations publiques d’ADM. Au fur et à
mesure, les artistes pourront suivre l’évolution de
ce dossier sur notre site Internet: www@admtl.com.
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